Beaucoup de personnes qui viennent me voir me disent qu'elles n'arrivent pas à lâcher prise. Qu'elles sont prises dans un flux qui avance sans s'arrêter. Que les ruminations tournent, que la fatigue s'accumule, et qu'elles aimeraient juste faire une pause.
Ce qui m'interpelle dans cette formulation, c'est qu'elles disent souvent « je n'arrive pas » alors qu'en réalité, elles ne s'autorisent pas. Ce n'est pas la même chose.
« Je n'arrive pas à lâcher prise », ou plutôt : je ne m'y autorise pas
Il y a des injonctions sociales puissantes autour du faire, de l'être utile, d'être disponible. Dans ce contexte, prendre du temps pour soi, du temps de « rien », du temps qui ne produit rien, peut sembler difficile à justifier. Même à soi-même.
Certaines personnes me parlent aussi de la difficulté à dire « je ne sais pas » ou « je n'ai pas envie de prendre part à cette conversation ». Comme si ne pas avoir d'avis, ne pas participer, ne pas être en action, les rendait moins légitimes.
Lâcher prise commence souvent par décider que ce temps-là est pour soi. C'est un acte volontaire, mais seulement dans un sens : celui d'aller vers un espace qui l'invite. Ce qui suit ne se contrôle pas.
Pourquoi vouloir lâcher prise ne fonctionne pas
C'est le paradoxe central. La décision d'aller vers le lâcher-prise est utile. Mais une fois qu'on est là, y mettre de la volonté produit l'effet inverse.
J'ai des clientes dont je sens le corps très tendu tout au long de la séance. En fin de massage, elles me disent parfois : « Je me suis concentrée pour lâcher prise. » Quand je leur répète leur phrase à voix haute, elles entendent parfois elles-mêmes la dissonance. Se concentrer pour lâcher, c'est rester dans l'effort, précisément là où le relâchement ne peut pas s'installer.
La recherche en psychologie décrit bien ce phénomène. Le psychologue Daniel Wegner a montré que chercher à contrôler un état mental peut produire l'effet inverse, surtout quand on est déjà sous pression. Et certaines personnes ressentent même plus de tension quand elles essaient de se détendre : on parle d'anxiété induite par la relaxation.
Le lâcher-prise n'est pas quelque chose qu'on fait. C'est quelque chose dans quoi on entre. On s'en rend compte après coup : sur le moment, c'est un état qui se vit sans vraiment s'en apercevoir, un peu plus léger, un peu méditatif. C'est le petit moment de conscience juste après qui nous fait réaliser qu'on était en train de se relâcher. En en prenant conscience, c'est déjà un peu fini.
Si c'est plutôt le mental qui tourne sans arrêt, au quotidien, je vous invite à lire ma page sur le lâcher prise quand la tête ne s'arrête jamais.
Et si c'est plutôt la peur de ce qui pourrait remonter qui vous retient de réserver, j'en parle dans pas prête à lâcher prise.
Ce que le corps fait quand il ne lâche pas
Un corps qui ne lâche pas reste en vigilance. Sous mes mains, je sens une tonicité qui ne cède pas, une réactivité au toucher. Parfois, avec les meilleures intentions du monde, la personne lève son bras pendant que je le porte, pour m'aider, pour participer. À ce moment-là, je lui dis : « C'est moi qui porte. Vous pouvez me donner le poids de votre bras. »
Cette phrase fait souvent quelque chose de simple mais de concret. Elle invite la personne à expérimenter ce que ça fait de ne plus tenir. Pas de manière abstraite : dans son bras, là, maintenant. C'est toute la différence entre se faire masser et être massé.
Je peux aussi dire : « Laissez votre jambe tomber comme si elle pouvait tomber à terre. Elle ne tombera pas, je la soutiens. » Parfois, cela aide à sentir un tout petit relâchement. Un premier aperçu de ce que c'est.
Ce qui se passe dans un corps qui ne lâche pas n'est pas un défaut. Ce n'est pas une résistance au sens d'un refus conscient. Ce sont des mécanismes qui se sont mis en place, une façon de se vivre qui a souvent été utile à un moment. Je reste observateur, sans jugement.
Ce qui se passe en séance, et ce que ça laisse
Au cabinet, l'espace est pensé pour inviter au relâchement. Je le rappelle souvent : il n'y a rien à atteindre ici. Il n'y a pas de bonne façon de vivre un massage. Je n'attends rien.
Je ne dis pas « relâchez-vous maintenant ». J'invite plutôt à sentir : « Je vous invite à me laisser porter votre bras. » « Et si vous laissiez votre jambe se poser sur le futon ? Sentez comment ça fait. » Quand je perçois un léger relâchement, je le nomme doucement : « Comment c'est pour vous, là ? » ou « Sentez comme c'est différent en ce moment. »
Je respire aussi lentement, de façon audible, pendant la séance. Pas pour demander à la personne de faire pareil, mais pour qu'elle entende que c'est possible, si elle en a envie. J'en parle plus longuement dans l'article Est-ce que tu respires ?.
Parfois, en se relâchant, une émotion remonte. C'est normal, et elle est simplement accueillie : je l'explique dans ressentir des émotions pendant le massage.
Ce qui se passe après une séance où quelqu'un a vraiment lâché prise est souvent surprenant. « Je ne pensais pas arriver autant à me détendre. » « Je me sens détendue, mais maintenant je sens des endroits douloureux que j'avais oubliés. » « Je devrais faire ça plus souvent. Finalement, c'est tellement simple. »
Cette dernière phrase revient souvent. Parce que ce n'est pas simple à atteindre. Mais quand ça arrive, ça semble évident.
Ce qui reste après la séance
Mentalement, on peut vite oublier ce qu'on a vécu en séance. Mais une expérience vécue n'est pas une idée : elle laisse un repère. On a senti, concrètement, qu'il était possible de se déposer.
À d'autres moments de sa vie, la personne pourra parfois retrouver ce relâchement. Ou sentir qu'il lui manque. Ce n'est pas intellectuel, c'est ressenti.
C'est en cela que le lâcher-prise en séance et le lâcher-prise dans la vie sont liés, sans être la même chose. L'un ouvre une porte. Ce que la personne en fait ensuite lui appartient.
Lâcher prise n'est pas toujours la bonne réponse
Je veux dire quelque chose qui va peut-être à l'encontre de beaucoup de discours sur le bien-être : lâcher prise n'est pas toujours ce dont on a besoin.
Si le corps tient, c'est souvent parce que c'est la meilleure façon qu'il a trouvée de faire face à ce qui se passe. Pensez à quelqu'un qui vit dans un environnement devenu incohérent, où il n'a pas de pouvoir réel sur ce qui lui arrive. Baisser sa vigilance dans ce contexte ne serait pas libérateur : ce serait risqué. Tenir bon peut être la seule chose juste à faire. On retrouve cette logique de vigilance dans pourquoi on sursaute.
Je me méfie de l'idée selon laquelle, si quelqu'un va mal, c'est qu'il n'a pas fait les bons efforts pour aller mieux. Un corps qui tient a souvent ses raisons. Ce n'est pas un dysfonctionnement à corriger, c'est quelque chose à écouter.
Et si vous vivez une situation où vous ne vous sentez pas en sécurité, chez vous ou ailleurs, la priorité n'est pas de vous détendre : parlez-en à votre médecin ou à une personne de confiance. Le 3919 écoute gratuitement et anonymement les femmes victimes de violences.
La Relation d'Aide par le Toucher® que je pratique s'appuie sur la posture de Carl Rogers, que je présente sur ma page Qui suis-je : on travaille avec ce qui est là, sans chercher à le transformer selon un protocole. On accueille ce qui arrive, y compris quand ce qui arrive, c'est que rien ne se relâche.
Ce que je propose
Je ne propose pas un objectif de lâcher-prise. Je propose un espace pour explorer ce que le toucher peut permettre, à chaque personne, à son rythme, selon ce qui est possible pour elle.
Pour certaines, le massage bien-être sera un premier contact avec le relâchement : une façon de sentir ce que ça fait de recevoir un toucher en conscience, sans attente particulière.
Pour celles qui souhaitent aller plus loin, qui ont senti qu'il y a quelque chose à explorer, l'accompagnement psychocorporel peut être une suite naturelle. On travaille alors avec ce qui se manifeste dans le corps, avec les émotions qui bougent, à votre rythme.
Si vous pensez que passer par le corps peut vous aider, vous pouvez réserver une séance. Ce qui se passera, je ne peux pas le prévoir. Mais je serai là pour l'accompagner.
Questions fréquentes sur le lâcher-prise en séance
Le lâcher-prise ne s'apprend pas comme une compétence. Il se découvre, souvent par surprise, dans des moments où les conditions sont réunies. Ce qu'on peut faire, c'est créer ces conditions : choisir un espace, une pratique, une présence qui invitent au relâchement sans l'exiger.
Non, et c'est normal. Certaines personnes arrivent avec un corps très tonique, très en vigilance. C'est respectable. Mon rôle n'est pas d'obtenir un résultat, mais d'accompagner ce qui est là. Parfois un premier relâchement arrive. Parfois non, et ce n'est pas un échec.
Le lâcher-prise peut arriver pendant un massage sans qu'il y ait de travail psychocorporel. L'accompagnement psychocorporel va plus loin : il s'intéresse à ce qui se manifeste dans le corps, aux émotions qui bougent, aux schémas qui se répètent. C'est un chemin plus engagé, pour les personnes qui souhaitent explorer quelque chose de précis dans leur façon de se vivre.
